22 mars 2009
Légende.
La légende De Dune Hya...
Duché de Bourgogne...
C’est en arrivant à Sémur (Duché de Bourgogne) que feuilllle collecta sa première histoire.
Son prénom n’a aucune importance en soi, mais celui-ci raviva la
mémoire d’une Résidente Sémuroise, ville dans laquelle elle dormait
aussi ce soir là.
Feuilllle souriait, elle avait permission de la Dame d’arranger
l’histoire en forme de légende, si elle n’en changeait point la forme.
Cela lui convenait parfaitement.
Elle ne devrait pas poster le glyphe de cette Conteuse, mais elle
lui enverrait ce qu’elle avait retranscrit et imaginé de son histoire.
Elle joua un peu avec Messire ArbrEnVol, ce nouvel animal recueilli
depuis peu, épiné sauvagement par de mauvaises ronces poussées sur un
chemin entre Dijon et Sémur. Il était alors mal en point et échevelé,
mais depuis qu’elle le soignait avec constance, son plumage était
redevenu luisant et les petites perles anthracites de ses yeux bien
vivaces.
Elle se relut, attentive aux mauvais empattements de ses lettres,
souffla sur l’encre fraîche, un peu agacée de ses phrases écrite en
biais, puis elle sourit en pensant à l’envol des mots.
Elle équipa ArbrEnVol d’un petit vélin léger et bien roulé, le
retint un peu sur son cœur enserré tendrement au creux de la main, puis
le laissa partir tranquillement.
Janvier 1457
…La Dame venue d’ailleurs était assise dans un coin de l’ancienne
auberge, éclairé d’épais vitraux mats et laiteux. La lumière diffusait
son éclat avec parcimonie, car l’hiver était encore niché au cœur du
Royaume.
Nous discutions tous, du temps et du pays, et sa voix un peu
traînante et grave émouvait les auditeurs. Elle nous proposa son
histoire que nous acceptâmes avec la fébrilité et l’impatience que
procurent l’ennui et la fatuité.
Elle regarda en souriant l’assistance un court laps de temps, puis
commença, se jouant avec talent des pauses et des soupirs pour
renforcer le suspense de l’histoire.
« - Il était une fois…Et oui cela commence toujours ainsi »,
Chuchota t-elle en nous souriant légèrement,
« -Il était une fois… une histoire d’amour exotique ! »
... Sa voix n'était plus que murmure, ses yeux plissaient de rire, un peu narquois...
« … Il y a quelques années, dans un autre lieu du Royaume, un banquet était organisé à l’occasion d’un anniversaire d’une amie ;
le crépuscule étalait sa chape sombre, les invités allumaient les chandelles.
Nous étions nombreux à évacuer avec plaisir la lente routine des semaines et la fatigue de nos durs labeurs.
J’écoulai
les heures paisiblement tandis que les ménestrels jouaient du flûtiau
et de leur luth, et rythmaient leurs chants de leurs tambourins et
grelots.nous étions nombreux à évacuer avec plaisir la lente routine des
semaines et la fatigue de nos durs labeurs.
Les mets déposés sur les tréteaux de la salle du banquet fumaient
leurs vapeurs épicées, les tablées supportaient des victuailles suaves,
variées et appétissantes. Le gibier et les poissons agrémentés d’herbes
odorantes fleuraient le fenouil ou la sauge, le gingembre ou la menthe.
Le bon vin de bourgogne coulait à flots dans les verres d’étain et la bière écumait des chopes !
Les festivités étaient à peine entamées, lorsqu’un mouvement dans
la salle attira mon attention. L’assemblée se figea un minuscule
instant.
Il y eut comme un soupir du temps, une stase dans le regard des gens.
Je relevai la tête, comme tout le monde, et dirigeais mon
attention vers les lourds vantaux sculptés de la porte d’entrée ; le
vent s’engouffra dans un gémissement sifflé et caressa de sa bise
glacée l’assistance.
Je vis arriver un homme étrange, inconnu, mes yeux ne pouvaient
s’en écarter ; il transportait avec lui une odeur d’humus frais et de
forêt mouillée. Il était grand et simplement vêtu d’une chaude
houppelande vert sombre, de l’exacte nuance des feuilles de saule en
fin de saison. Son chapeau aux larges bords l’auréolait de fauve.
J’avais les yeux écarquillés sur lui, il dut sentir l’insistance
profonde de mon regard, car le sien ne quitta dorénavant plus le mien.
Un vague sourire affleurait sur sa bouche au contour ferme.
De toute la soirée, nos yeux ne se quittèrent que fort peu. Ses
regards langoureux posés sans cesse sur moi exprimaient un appétit qui
n’avait rien à voir avec les nourritures solides. »
La Dame cessa quelques minutes son récit… Elle observait
attentivement une branche de pin qui frappait à ce moment par saccades
une des fenêtres de la taverne. Quand les bourrasques stoppèrent, elle
nous dévisagea, souriante, puis reprit :
« - Je sus bien plus tard qu’il était parti depuis longtemps, et de fort loin, pour retrouver ses origines.
Je n’ai jamais su lesquelles.
Un Amour incroyable nous berçait l’esprit, nous oubliions
l’environnement entier dans cette espèce de cocon complice qui nous
liait.
Il dégusta quelques fruits, je n’avais faim que de lui.
Nous sommes sortis…
Étrangement, je n’avais pas froid…
Nos corps s'épousèrent parfaitement…Comme deux feuilles plaquées
l’une sur l’autre lorsque l’automne les unit de sa moiteur après les
avoir libérées de leur arbre…
Nos premiers ébats furent suivis de nombreux autres. Nous nous
unissions toujours avec force et la même attirance sensuelle qu’au
commencement de notre relation.
Dés le début, il m’avait baptisée feuille, et par la suite nous
avons gardé chacun ce petit surnom, que je lui retournai avec
amusement.
Chaque jour nous imaginions quel végétal nous pourrions être. Ce
petit jeu était notre favori, il nous reposait de nos "enserrements"
amoureux.
Nous savions qu'un jour prochain notre histoire aurait une fin… Nous
avons profité de tous les instants possibles avec la morgue et la
fougue de la jeunesse et de l’amour.
Je ne savais trop qui il était, je sentais simplement qu’il était très différent de tous les hommes que j’avais connus.
Tout l’hiver nous nous aimâmes ainsi, liés par la force indomptable de nos sentiments.
…Le printemps était à peine entamé qu’il sembla s’étioler et pâlir.
Il s’essoufflait rapidement, nos longues marches en forêt le
soulageaient un peu, mais il était certain que son existence était en
danger.
Je compris qu’il devait repartir.
Un matin vif et sémillant comme un chant de pinson, je trouvai notre couche de fougères froide et vide.
Près de moi, un petit flacon fait de cristal de roche contenait un élixir aussi vert qu’une pomme de printemps.
Je m’en saisis vivement, je sus immédiatement que c’était son cadeau d’adieu, et l’usage que je devais en faire.
Je le bus avidement. Cela avait le goût ancestral des terres
vierges et de la mousse, lorsque la pluie vient de la laver ou que la
rosée s’emperle à ses extrémités.
Une chaleur irradia mon corps, les souvenirs se firent précis.
« Vis, mais ne m’oublie pas, et trouve-moi », me murmurait le liquide forestier en me pénétrant dans toutes mes fibres.
Une grande force morale et physique me venait dans le même temps, une
jouissance profonde m’irradiait, partant de mes entrailles, pour
exploser enfin en gerbe de plaisir atteignant toute parcelle de mon
corps et de mon esprit.
Je me sentis devenir arachnéenne, telle une écharpe de vapeur, et m’échappai en ondulant de mon enveloppe charnelle.
Je serpentai en m’élevant au dessus de la ville, et me dirigeai instinctivement vers les bois.
J’étais devenue brume… »
La Dame dégusta tranquillement trois gorgées de liquide à la
couleur de miel, ses yeux vrillaient calmement l’assistance et nous
ordonnaient de leur éclat le silence… Nous eûmes le temps ainsi
d’intégrer cette information envoûtante et extraordinaire.
…Sa gorge frémissait " sensuellement" à chaque lampée.
Elle ajouta sans mélancolie :
« - J'ai plaisir à me souvenir de cette feuille qui a pris le vent, je l’ai cherchée si ardemment !
C'est agréable de penser à celle-ci en particulier, qui fût mon
amant terrestre, et aux milliers d’autres qui frémissent puis
virevoltent à chaque saison pour vivre et mourir pleinement. »
Une mouche vola, sortie de on ne sait où, et troubla un instant
l’harmonie faite d’attente et de curiosité de la taverne. Orfradis la
becqueta vivement.
Nous remerciâmes la Dame pour sa magie et sa diction.
Elle reposa sa chope sans la heurter sur la table de bois brut. Son visage étincelait du plaisir du partage.
Après nous avoir fixés quelques minutes, elle sembla contempler bien au-delà de nos personnes un point impalpable de l’horizon.
Son récit nous tenait encore.
Nous avions tous bu plus que de raison. Rêvions-nous ?
Nous étions transportés par la Conteuse et ses mots dans un autre lieu, une autre époque.
Mais nous devions être plus émerveillés encore la seconde suivante !
Notre conteuse s’était tue.
Dans une sorte d’aura opalescente, nous vîmes peu à peu ses contours
graciles devenir flous : la Dame « s’effilochait », devenait drapé de
lumière plissée et évanescente, jusqu’à disparaître en fumée ténue mais
éclatante dans l’atmosphère. Un diffus et éphémère parfum de muguet
submergea les senteurs habituelles de la taverne.
Une brume filiforme s’échappait avec un bruit de soie froissée par une fêlure d’un carreau mal assujetti.
On entendit un rire clair qui ricochait en cascade, puis s’amenuisait petit à petit.
Nous étions figés de stupeur, autant par le merveilleux que par
l’inattendu. Pétrifiés ce qui parut être un pan d’éternité, nous
respirions sans en avoir à peine conscience.
L’effroi tendu devant une situation incroyable et insensée,
l’incrédulité immédiate de la féerie, rien de tout cela ne nous amena à
craindre la sorcellerie maléfique.
La douceur grave de la Dame était encore palpable que nos craintes
firent place au regret de son envolée. Nous prîmes conscience du
formidable cadeau qu’elle nous avait fait, à nous pauvre humains qui
avions eu la chance de la côtoyer.
Les étoiles que nous avions dans les yeux remplaçaient celles des
Cieux, cachées alors sous les nues trop sombres pour laisser filtrer
leur éclat.
La Femme Enchanteresse était partie, en emportant sa grâce et sa
sérénité, mais en nous laissant à jamais l’empreinte indicible du
mystère de sa légende.
Quand la raison ne peut expliquer un évènement, on parle
d’enchantement, de phénomène inconnu. Inexplicablement, nous nous
endormîmes tous, la tête au creux d’une épaule, ou affalé sur un banc…
Peut-être étions-nous envoûtés.
Je m’éveillais un peu plus tard, la pratique itinérante du voyage
m’avait inculquée l’habitude des levers nocturnes. Orfradis agita les
ailes.
La lune éclatait de joie à se sentir si pénétrée de nuit.
Elle s’encadrait enfin dans la lucarne, dégagée des nuées du temps, laiteuse et cernée de son halo diaphane.
Puis la nuit agonisa, transpercée par l’aurore en flammes.
J’étais déjà repartie, couverte par cette aube pourpre et sur les
routes encore froides du Duché, j’avais le cœur empli de saisissement,
mais aussi envahi par la chaleur de l’amitié.
Je distinguais nettement, posée à plat et stagnante sur la brume
matinale qui enveloppait encore le paysage de ouate, une feuille de
saule mince et brillante qui palpitait doucement.
Ce fut bien des heures plus tard que je compris la signification du songe de cette Bonne Magicienne.
Une feuille et la brume hivernale s’aimaient.
Une saison pour vivre et mourir.
Mais à plein temps.
18 septembre 2008
L'Amour Entier dans l'Univers.
Ce texte est un extrait d'une histoire titrée " L'Amour Entier avec l'Univers ".
Résumé : le personnage étranger qui interroge récolte des indices au fil de ses voyages sur différents lieux.
Il ne sait même pas qui il est, ni d'où il vient.
Cette personne a été recueillie en fin d'adolescence dans un endroit dont il n'est pas question dans cet extrait.
Sa curiosité intellectuelle est renforcée par son besoin de comprendre et éradiquer son amnésie.
Il rencontre donc régulièrement les souvenirs des Autres pour essayer de se faire une idée des siens
Il est actuellement pour quelques Temp'Horaires* près de la Vallée des Zorges, sur Orfradis.
L'hospitalité orfradienne.
... Elzime me
reçoit somptueusement. Sa splendide robe mordorée et tissée fin glisse sur
les dalles verdâtres de la salle principale de sa demeure. Ma jeunesse
la fait sourire, elle me prend le bras et m'installe presque
maternellement sur l'étrange sofa qui jouxte la grande verrière donnant sur
l'océan.
Au
loin, des chants valsent et les plumages brisent harmonieusement le
ciel presque lavande. Les grands oiseaux d'Orfradis migrent ; c'est la
Saison des Voyages. La lumière de la mi-journée est crue, mais tamisée
par un voile souple et arachnéen qui ondoie au moindre souffle.
Près de nous deux, sur une table au pied central diaphane, des flasques transparentes distillent des boissons délicieuses et légèrement toniques. Dans un plat bleui d'écume mousseuse et gelée, des corolles fraîches rouges et blanches n'attendent que nous pour être dégustées.
Des grains mauves et compacts de pollen d'allinerres s'entassent dans une coupe cristalline posée juste à côté. Leur parfum me stimule déjà...
La finesse de la décoration de son intérieur hexagonal correspond à l'idée que je me faisais de cette ancienne « découvreuse-descrivante » réputée ; ses cheveux blancs ont le reflet compact de la terre lorsqu'elle se vêt d'hiver en certains lieux, en d'autres temps... Ils encadrent son visage ovale et ses épaules de courbes molles... De fines ridules ciselées par l'existence zèbrent ses tempes, et son regard clair irradie de bonté et de vitalité malgré son grand âge. Sa voix aux sonorités changeantes et complexes me subjugue.
J'ai rarement rencontré autant de prestance chez un être humain...
Elzime me touche, me touche profondément... Autant que l'approche
impressionnante des cascades lentes de Sgo-Raim, qui ont la force
tendre et inébranlable de chasser les Sables Etouffeurs.
J'enclenche mon scriptorimaj...Elzime raconte, se raconte...
11 septembre 2008
Septembre...2eme édition. Que des E.
Tempête
Les herbes empêtrées déferlent et se penchent,
Et cernent, enchevêtrées, les têtes des pervenches.
Septembre évente et tend des ténèbres de grêle
Et révèle entre-temps les restes des helvelles.
Se resserrent et descendent' les pentes des prés blêmes.
Les vesces réservées se revêtent de perles
Et les chênes entendent, les crécelles des merles.
Se délectent de terre, fermement enfermés.
Le temps bêle, véhément, et émèche les prèles...
Les mêmes bercements lèchent les berces frêles.
Déversent les secrets des revers de l'été.
Les sévères déesses, éjectent, et étendent
Des fléchettes zébrées, mégères entêtées.
Des réflexes de gestes, énervent très fervents.
Les reflets verts recréent les sèves des essences.
Les éléments ne cessent, en belle effervescence,
Enflés, de célébrer, les
extrêmes des vents...
Les serpents éthérés se
délestent des gemmes,
Tendrement se dévêtent, des
effets des enfers.
Le segment généré des brèches éphémères
Réverbère les bêtes, tremble, et
sèche de flemme.
Tempèrent les épées et les encres de Temps.
Le présent de clémence, sert et
permet des trêves,
En excède les sens, les défenses, et les rêves...
feuilllle
Réédition à la demande de M.
texte protégé
04 septembre 2008
Départ
Départ
Dans l'éternité de l'espace infini, des étoiles naines ou géantes naissent et s'éteignent avec le temps...
Leur lumière leur survit...
Dans les vastes océans profonds, des animacules étranges transpercent
les ténèbres liquides avant de retourner au plancton...
Leurs traces le nourrissent...
Dans les profondeurs denses d'un sol de sienne, des bêtes aveugles et
rampantes ressentent toutes vibrations avant de se minéraliser...
Leurs frissons les cisèlent...
Dans la monstruosité fantastique du temps, les liens se figent en
s'entassant : ils trament une toile merveilleuse que l'on nomme "La
Vie."
Et son fil croît...
Pour Anti
14 mai 2008
Comme...
Comme...
Comme il proclame la vie le nourrisson qui vient de naître,
Comme son cri lui fait mal…
Comme il tombe l’enfant qui commence à avancer,
Comme il se relève vite !
Comme il observe ce petit qui pleure et qui rit…
Comme il collecte !
Comme il s’impatiente, le gamin qui ne se sent pas devenir grand,
Comme il a peur de l’être…
Comme il se rebelle, l’adolescent qui s’estime entravé,
Comme il se juge seul et incompris…
Comme il s’active, le jeune homme bouillonnant qui agit…
Comme sa quête est parfois déplacée !
Comme il croit avoir manqué sa vie, l’époux ou le père séparé !
Comme il a bien semé !
Comme il réfléchit, celui qui devient Homme,
Comme il est fier d’être Humain
Comme il peut guider, Celui qui sélectionne ses rêves,
Comme il peut à présent aimer !
Bon anniversaire, Copain!
04 mai 2008
Erotisme animal...
Dégustation…
Quand
il la prit délicatement, la frôlant amoureusement et la palpant de son œil
tendre, son propre plaisir fit frémir la
Belle froissée…
Il la
lova contre lui, et chaque parcelle de sa peau s’irisait à son contact…
Durant
les lents enroulements qui la pétrissaient, un suint glissait tendrement entre
eux ; il s’étira, langoureusement, et les frissons qui le submergèrent
n’avaient rien à voir avec la pluie tiède de l’été qui transformait les fluides
corporels en tendre écume…
Son
organe buccal la léchait délicatement mais fermement, et son avancée langoureuse
pesait sur elle.
Quand
il l’eut assez goutée, assez marbrée de ses mouvements, assez caressée jusques
aux dentelles qui la bordaient, il l’a dégusta silencieusement et à fond…
Il se
laissa enfin choir sur le moelleux sol vert et humide de son habitat pour
savourer son repos…
Puis
il rentra dans sa coquille….
Défi
d’écriture : érotisme animal. (150 mots environ)
22 avril 2008
Un temps de chien
Cette mini nouvelle est une fiction!!!
« - Alors, c’est à moi de raconter ? »
« - Oui » dit Pat, calmement. « Chacun
son tour, et c’est à toi, Philou ! »
Nous étions tous les trois installés confortablement sur le
parvis de la caserne, aux alentours, la fin de l’été gerbait ses herbes en
bottes odorantes, le serpolet et les menthes affolaient l’odorat, le soleil
presque au zénith allumait des éclats d’argent sur toute surface lisse.
Nous sommes Amis ; peut-être parce qu’aucun de nous trois ne sait oraliser ; cependant, nos signaux corporels et nos gestes élaborés nuancent nos idées aussi nettement que des mots le feraient, ces mots impossibles à émettre à nous autres muets… je crois surtout que notre amitié est inaltérable car nos parcours spéciaux nous ont rapprochés. Et en plus, nos familles ont toutes un membre travaillant dans cette caserne de pompiers.
Lisette me regarda, et je ne sais pourquoi, à sentir posées sur moi ses deux prunelles vives et brunes, je me sentis encouragé à narrer le plus grand évènement que j’eus à me remémorer jusqu’à présent…
Je n’en avais pas envie, mais Pat avait déjà raconté son
long séjour en mer, en voyageur presque illicite, mais toléré, et Lisette son
aventure formidable relatant son mini séjour dans un cirque.
C’était mon tour.
Un temps de
chien !
Nous étions partis à l’aube de ce merveilleux jour de Pâques, du sud de l’Espagne, et espérions arriver à Chamonix vers la fin de journée.
Dans la grande voiture bien chauffée, j’avais la meilleure place, « casé » entre Daphné (la cadette) et Julien, et nous étions sereinement assis tous les trois, sécurisés, comme il se doit pour un long voyage.
Le paysage défilait, il faisait encore bon à cet endroit, un lieu que ma jeunesse et ma méconnaissance géographique ne me permettent pas de nommer ; les grandes montagnes pyrénéennes étaient encore visibles de la vitre arrière de notre automobile.
Jacques et Pascaline devisaient tranquillement sur des annotations inscrites sur les dépliants que l’hôtel où nous devions être hébergés tous les cinq avait envoyé il y a quelques mois. De tous les sites proposés, Pascaline et Jacques avaient sélectionné celui-ci, pour je ne savais à l’époque quelle raison préférentielle. Mais le choix s’était déterminé dans les rires et la joie, comme tout ce qui se décidait dans ma famille.
Julien me donnait à manger un nounours au chocolat, (friandise appréciée de tous) et Daphné décortiquait une cacahuète, lorsque soudain un tremblement de la voiture nous fit cesser, à nous autres derrière, toute activité, si gustative qu’elle soit !
Jacques jura, Pascaline gémit : un pneu venait de crever, d’après ce que j’en compris.
La voiture se gara doucement sur le bas-côté, ce n’était pas si grave après tout, simplement nous arriverions très tard au chalet, et la nuit tombait vite à cette époque dans les Alpes, parait-il ! Jacques répara, le rire cristallin revint aux lèvres de Pascaline, nous en avions profité pour nous dégourdir les jambes dans le champ d’à coté, le voyage était retardé mais le bonheur était toujours là!
Sans problème, les kilomètres se poursuivaient, sans lassitude… le fil routier nous envahissait d’une douce torpeur, ce celles qui vous tranquillisent et vous fait sommeiller, le regard immobile sur les horizons lointains…La nuit était tombée, la grande route abandonnée depuis longtemps, nous montions des voies bordées de pentes rocheuses escarpées, un peu inquiétantes dans la pénombre fluorescente.
Nous étions presque endormis, quand Pascaline nous dit en souriant, de l’air de : « Regardez-cela-je-connais,-et-pas-vous,-mais-c’est-beau ! ».
La voiture stoppa sur une minuscule place d’une mairie villageoise.
Julien, le plus grand, avait déjà vu lors d’un séjour scolaire passé ces fleurs de neige, voltigeantes et graciles, mais glacées et fondantes. Daphné et moi restions dubitatifs : c’était donc cela la neige ? Tout ce blanc ? C’était spécial, insolite, incroyable ! Il faut bien expliquer que cet exploit des hivers et du froid ne pouvait exister dans notre lieu de villégiature habituel.
Nous étions gelés, Pascaline ordonna le retrait dans la voiture, et croyez-moi, nous obéîmes sans discuter ! Jacques de moquait un peu de nous, mais les iris au fond de ses yeux nous offraient toute sa tendresse...
Tout était calme ; Pascaline, Daphné et Julien
sommeillaient ; je restais éveillé, mal à l’aise de toute cette solitude
sur cette petite route grimpante, enfermée de hauts pans de roches blanches et
gelées. Jacques chantonnait tout doucement, presque en chuchotant…
… Du fond de la nuit, après un virage accentué, deux lunes jaunes vinrent subitement et rapidement vers nous ; je vis un éclair, j’entendis des sons déchirants de tôle froissée, ça sentait l’essence.
Julien ne bougeait plus, il respirait étrangement, Pascaline hurlait frénétiquement, Daphné gémissait et tremblait, et Jacques… Jacques était invisible.
Elle ressemblait à présent à une masse d’où des fluides s’échappaient, je sentais l’odeur du sang, j’avais peur, j’avais peur, j’avais peur… Je hurlais…
Daphné pleurait encore et Pascaline criait aussi.
C’est au moment où je décidais de revenir vers elles après un de mes inexplicables éloignements instinctifs, que l’explosion eut lieu.
Le brûlant brasier m’interdisait de m’approcher davantage, Pascaline s’était définitivement tue, Daphné appela douloureusement sa mère une fois, d’un long cri du dernier souffle, et je ne l’entendis plus jamais…
Les fleurs de neige commençaient à me recouvrir comme un linceul. Mes récents souvenirs se heurtaient à la réalité de l’instant funeste, je ne sais comment j’eus la force de me signaler à l’homme vêtu de cuir noir qui était arrivé à descendre la pente raide avec ses amis, un long temps après…
Leur voiture hurlante toute rouge était garée là-haut, aux
côtés du grand camion sombre stoppé dans sa course. Un curieux éclairage bleu
vacillait dans la nuit fleurie de flocons blancs.
L’homme me prit dans ses bras, je pensais irrépressiblement à Jacques, il me semblait ressentir une chaleur affectueuse dans ces bras là. Une larme perlait au coin de ses grands yeux …
« -Il ne faut pas rester là, Bonhomme, ce n’est pas bon..."
Je n’essayais même
pas de m’échapper, j’étais ankylosé, à la limite de la souffrance extrême, et c’était insupportable, j’étais envahi par
la peur, l’angoisse, la terrible peine…
Il me remonta, il s’aidait avec des cordages, là-haut je vis ce qu’il restait de Jacques, j’eus un sursaut, un hurlement lugubre m’échappa, je vomis…
L’homme me déposa délicatement sur la couchette du grand camion rouge. Je sombrais dans une léthargie étrange, j’entendais de façon très lointaine des bruits de déblaiements, de sirènes, des ordres dans tout ce désordre.
…L’aube m’a retrouvé, hagard, pétrifié, au même endroit.
Je ne saignais plus de la tête… un de mes membres était tout
dur, mais je ne sentais pas le mal. Un gros bandage l’enserrait ; je
n’avais pas eu conscience de ce soin…
…Les fleurs de neige étaient parties, un pâle soleil éclairait à présent le ravin meurtrier.
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Je léchais mes pattes roussies par l’incendie… l’homme revenait, il tenait dans sa main dégantée mon collier de noël que j’avais eu en arrivant dans ma famille à cette époque là, ma date de naissance et mon nom étaient inscrits dessus. Il m’observa gentiment, me caressa, et me dit :
- « Tu sais, j’ai bien envie d’un brave et gentil
toutou, Philou!
Étienne se tourna vers un des autres hommes en noir, je percevais leur fatigue et leur émotion,
leur chagrin à tous. Leurs vêtements étaient poussiéreux et sales.
Il soupira et dit :
- « Je vais le garder, tu sais. Il a pratiquement six mois. » Il triturait mon collier, que j’avais dû perdre en bas.
- « Sale boulot tout de même parfois ! Pas un rescapé, à part celui-là, » répondait l’autre homme en me montrant du doigt.
- Oui… Même le routier est
mort. Dire qu’ils étaient presque arrivés ! Le seul hôtel de la région où
les animaux sont acceptés en plus ! Ce devait être de braves gens… » Répondit
tristement l’homme qui m’avait remonté de l’enfer, et ses mots étaient lents.
« Cette chute de neige imprévue en est l’origine, il n’y avait aucune
visibilité.
- Hélas ! Un vrai temps de
chien.
20 avril 2008
Mon ami David est artiste ...
Mon ami Jean est chroniqueur...
Que peut offrir une alchimie bien précise sur un simple texte???
Cela :
http://arbrechaman.free.fr/Parfums.htm
29 janvier 2008
Parfums...
Emanations
« Te lire », a dit l’Amant à sa Reine, « c’est te dévisager du bout des doigts, et sentir ton parfum sur mes lèvres… »
« Te lire », a dit la Lune à la Terre, « c’est y voir mon reflet dans l’étang de tes yeux, et humer le matin tes brumes vespérales… »
« Te lire », a dit la Mère à l’Enfant, « c’est contempler l’amour entier dans ton regard, et fleurer l’odeur du lait sur ta peau... »
« Te lire », a dit l’Océan à la Plage, « c’est mouiller de caresses ton rivage pour y inscrire la nuit, et flairer l’algue brodée sur tes falaises… »
« Te lire », a dit le Fils au Vieil Homme, « c’est détailler les rides sculptées par ton destin, et respirer les effluences du labeur sur ta houppelande … »
« Te lire », a dit le Fleuve à la Montagne, « c’est décrypter tes dures roches pour mieux te contourner, et inhaler en passant tes forêts, tes collines et tes prés… »
« Te lire », a dit la Fillette au Lapin, « c’est froisser tes oreilles dorées dans la transparence de l’été, et respirer sur ta pelisse l’arôme du serpolet… »
Inflorescences…
« Te lire », a dit l’Iris à la Violette, « c’est découvrir le diamant de ton cœur sous la verdure, et me pénétrer de ton bouquet violacé… »
« Te lire », a dit Chien à son Maître, « c’est tranquillement t’observer pour comprendre tes besoins, et renifler ardemment l’aura de tes plaisirs ou de tes peurs… »
« Te lire », a dit la Porte à la Maison, « c’est apercevoir ton armoire cirée et haleiner les fumets domestiques en t’ouvrant… »
« Te lire, a dit l’Espace à la Planète, « c’est me souvenir de ta création et examiner les tiennes, et parfumer tes émois et tes sursauts des teintes de l’arc-en-ciel…
« Te lire, a dit l’Abeille à la Fleur, « c’est transporter la vie sur une autre corolle, et colorer ton odeur enluminée de miel… »
« Te lire », a dit l’Educateur à l’Orphelin, « c’est te transmettre nos lois et nos règles pour te faire un nom, et te donner le goût salé et sucré se tes rires et de tes pleurs… »
« Te lire », a dit le Vent à l’Arbre, « c’est transpercer tes branches pour ciseler ton écorce, et y exhaler mes effluves les plus subtils… »
Haleine…
« Te lire », a dit la Main à l’Œil, « c’est de me tendre vers toi, qui déchiffre les mots que j’inscris sur la trame inodore d’une toile… »
« Te lire », a dit l’Eau du ciel à l’Orage, « c’est zébrer ta lumière et sentir le frisson te gagner en puissance à mon unisson… »
« Te lire », a dit le Lecteur à l’Auteur, « c’est parcourir ton voyage sans contrainte, et ressentir les fragrances de tes images et idées… »
« Te lire », a dit la Mort à la Naissance, « c’est savoir t’attendre sans trop tôt te prendre, pour que l’estime de ta perte te redonne ta liberté…»
Empyreume...
« Vous lire », a dit la Vie à Tous, « c’est vous aimer… »
30 août 2007
LE DICTIONNAIRE
LE DICTIONNAIRE
Définition : Recueil des mots d’une langue, des termes d’une science ou d’un art, rangés par ordre alphabétique…
C’est froid, une définition, mais celle-ci a au moins le mérite de porter presque en son cœur le mot recueil…Un mot qui sent la collecte, l’étrange et l’inconnu, un mot qui se feuillette avec les doigts, avec les yeux, avec la tête…
Un livre qui se découvre petit à petit mais que l’on ne connaît jamais tout à fait ; qui porte en lui le rêve et le voyage, l’au-delà du quotidien, les pensées sauvages.
Un jouet raisonnable, un instrument de travail distrayant : on en caresse les pages et les images au hasard, sans chercher forcément un mot spécial, on reste des heures devant une reproduction ou un terme jusqu’à l’intégrer, jusqu’à en devenir « savant »…
Le désordre dans l’ordre…
De l’outil laborieux, malgré sa couverture rébarbative et craquante de papier d’emballage brune (ou « bleue scolaire »), on en vient ensuite au jeu sérieux…
Version 1935
…France, 1958 ; Thiérache, (département de l’Aisne).
… Nous étions trois bambins à vivre ensemble en pleine nature dans une famille de garde forestier. La maison était chaleureuse et accueillante, l’argent était rare évidemment comme souvent à cette époque, la débrouillardise et l’autarcie étaient les moteurs de la vie habituelle.
Sur la colline esseulée et arrondie, et audacieusement flanquée de deux grands sapins sur la gauche et d’un immense jardin à droite, la maison de briques rouges au toit bleu gris d’ardoises s’organise hiver comme été autour des animaux et de la forêt. Sa porte d’entrée révèle lorsqu’elle est ouverte une cuisine assez large, qui donne sur l’étable de nos deux vaches ; Attenant à l’étable, la soue, le poulailler et les cabinets (et oui ! un trou confortable sur un meuble de bois ! Nos petits derrières roses se sont-ils assez encrés en ce temps-là avec le papier des journaux minutieusement coupés une fois lus, et qui servaient de….vous devinez quoi !) ; Puis vient le bâtiment à bois qui ne contient jamais entièrement tous les stères indispensables aux besoins annuels de chauffages et de cuissons.
De l’autre côté de la cuisine, la grande salle, à la fois dortoir et salle à manger, offre aux regards ses deux vastes lits superbement recouverts par Mémé de tissus fleuris , une machine à coudre à pédales (Original Victoria), une gigantesque armoire où logent, pliés et odorants, linge et vêtements, un gros poêle Gaudin merveilleusement peint de roses bleues, et une table centrale autour de laquelle nous nous poursuivons inlassablement en cas de mauvais temps (une dizaine de chaises tressées de paille plus ou moins bien rangées l’entourent). Un bahut conserve le long d’un des murs les choses mystérieuses et les secrets celés des adultes, et, dans l’angle le moins éclairé, une autre table, géante à nos yeux de petits enfants et peinte de sombre, sert à empiler je ne sais plus trop quoi ; elle est surmontée d’étagères de la même teinte.…
Cette table ? à éviter, le Grand-père n’hésite pas à se faire respecter ! Pas touche, les Mômes !
…Les jouets étaient rares : à part les Nounours (un différent pour chaque enfant), ils étaient tous fait maison : les deux « catins* » et leurs habits de rechange, leur lit échafaudé dans une caisse en bois joliment tapissée de tissu percale clair et gai, quelques écuelles en guise de dînette (fonte, bois et terre), une locomotive et son tandem en fer.
Nous n’avions pas de crayons de couleur, pas de peinture, un stylo bic était précieux, le porte-plume et la bouteille d’encre noire aussi, même le papier vierge était sauvegardé méticuleusement. (Sur la table à "pas touche" !)
Mais tout papier d’emballage était repassé avec les vieux fers qui chauffaient sempiternellement près de la cafetière, sur un coin de la cuisinière, et Grand-père nous taillait toujours très soigneusement de la pointe de son couteau (Opinel) les crayons « noirs ».
Je me souviens aussi que du minuscule meuble de couture de Mémé s’écoulaient, si l’on savait s’y prendre, (et on savait, n’en doutez pas !) des boutons sublimes, incongrus, dépareillés, qui nous servaient de perles.
Au-delà de l'ancestrale habitation, l’espace, émaillé de vaches et de moutons, vert, feuillu, marbré des couleurs sombres des arbustes à baies, des caducs et persistants, ondulait sous un vent perpétuellement sonore, et notre vivacité s’en nourrissait intensément.
La terre glaise du ruisselet nous offrait les délices du modelage, les fleurs des champs ceux des bouquets floraux ; nous apprivoisions les animaux fermiers avec constance et beaucoup d’amour, ils étaient ensuite tués pour les repas devant nous, qui détalions, horrifiés, mais nous connaissions déjà inconsciemment le prix à payer pour manger de la viande de temps à autre. (Volailles et lapins)
La pâture érigeait son petit théâtre de verdure sur lequel nous jouions des scénettes et chantions des refrains inventés (une dénivellation du pré figurait coulisse et scène), la forêt se construisait soudainement de cabanes, la coquette petite barrière blanche et grinçante de la petite cour d’entrée nous servait de balançoire et les dalles d’ardoises brutes serties au sol, de marelle.
Le gigantesque chêne accroché au bas de la colline nous fournissait tous les glands dont nous avions besoin pour nos minuscules bestioles recomposées, ses énormes racines garnies de mousse nous trouvaient parfois allongés sereinement entre elles.
Fram, gentil chien bâtard noir et blanc, s’acoquinait régulièrement de nos présences malicieuses mais toujours respectueuses : tuer pour manger, certes, taquiner passait, nuire sans raison, nous n’y pensions même pas.
Derrière la grande pièce à vivre, une chambre réservée aux grands-parents aussi immense que la salle continuait le prolongement de notre demeure, suivie d’une autre plus petite pour les Arrières Grands Parents, le tout meublé de bois exclusivement. Un escalier rampait en descendant de cette pièce et en grognant au moindre courant d’air pour mener à la cave à fromages.
Du minuscule couloir servant à garder les pains, un autre escalier grimpait alors dans un endroit qui nous faisait un peu peur, à savoir le fameux grenier : un antre énigmatique où un tas de vieilleries s’entassait pèle mêle, et qui dissimulait ses mystères d’avant guerre que nous fouillions sans vergogne ! Rien ne nous plaisait plus que de monter fourrager au grenier, mais nous n’osions y grimper qu’accompagnés d’un(e) adulte… Les cadres des ancêtres austères paraissaient nous observer avec mépris, et il nous semblait que les objets nous étaient vaguement hostiles et qu’ils nous ordonnaient de chuchoter pour ne pas les éveiller de leur passé ouaté…
Nous en redescendions poussiéreux et heureux, palpitants et soulagés, déguisés des fanfreluches anciennes et démodées, avec quelques colifichets que notre Grand-mère souriante situait avec précision dans les rides et méandres de son existence.
« -c’était à tante Andrée, ce sac. »
Ou bien :
« -ah tu as trouvé la vieille baratte à beurre ! Mais qu’est-ce que tu vas faire encore de ça ? »
Et encore :
« -Mais ! Ce sont les tabliers de ma mère ! Attends là un peu que je voie si je ne peux pas en retirer quelques bons chiffons ! »
Puis lassés et comme engourdis de notre intrusion, nous courrions à perdre haleine dans la pâture en hurlant de joie et nos yeux se dessillaient alors dans la lumière du jour, crue et éclaboussante...
…Si les jeux d’intérieurs étaient sensés devoir être plus calmes, il fallait bien tout de même nous occuper ! Une bande d’enfants heureux, même petite, (il y avait en plus deux autres « Tiots Mouflets ») ne peut rester des heures sans rien imaginer ni bâtir.
Et les soirées étaient aussi sources « de retour au calme », la preuve :
Jouer au « poste TSF » nous arrachait des « srrouikksss et des scrrrouchts, » entrecoupés comme il se doit de lambeaux de chansons, de paroles, de bruits divers, et nous tournions pour une bonne réception du son les doigts tendus de « l’enfant-poste » avec amusement et application ; chacun notre tour nous nous évadions ainsi dans des informations enfantines et joyeuses et des jeux radiophoniques fantaisistes, tandis que les deux autres réglaient et écoutaient le poste.
Jouer « au train » nous faisait déplacer sans douceur quatre chaises face à face et nous les arrangions « façon wagon » sous une des fenêtres. Nous tressautions alors allégrement sur des cahots ferroviaires, aussi imaginaires que trépidants, et nous voyions les paysages défiler à grande vitesse. Nos exclamations ressortaient ce que nous avions pu apercevoir ailleurs, nous nous extasions sincèrement sur de grands monuments ou des situations cocasses mimées. Il va sans dire que le contrôleur poinçonnait nos billets signés malhabilement de noms de villes soi-disant lointaines… (Un des adultes qui circulaient par là au hasard de leurs passages était harponné d’une supplique vite accordée.)
Jouer à ce jeu insolite « attention à la population » relevait du pur baroque : trois joueurs, trois rôles : le Regardeur (qui devait écouter !), le Pinceur, et le Causeur.
Le Causeur, les lèvres tenues pincées entre les mains du comparse Pinceur, devait articuler clairement cette expression intégrée dans une histoire (logique de préférence, mais la logique des enfants !) sans que l’autre puisse deviner qu’il allait la sortir ! Le « Pinceur » devait l’en empêcher « juste à temps », en lui refermant la bouche, mais le Causeur narrait évidemment des histoires qui suscitaient l’attention et la curiosité pour en faire oublier l’interdit, et clamait très rapidement l’expression
Tous nous gagnions autant que nous perdions, dans des éclats de rire. Le Regardeur décidait si oui ou non le Causeur avait réussi son défi.
Ce genre de « retour au calme », assez bruyant il faut bien le dire, enclenchait naturellement au bout de quelque temps un excédé quoique amusé :
« -Ne faites pas tant de bruit les enfants ! Et rangez un peu que j’ai un peu de répit ! » destiné à la petite troupe !
L’imagination fertile des « bambins » utilise absolument tout ce qu’elle peut saisir à sa portée pour s’évader… Peu de jouets et beaucoup de jeux…
…L’austère table noire recelait un trésor : un vieux et lourd bouquin cartonné d’ocre, écrit en noir et blanc, que nous donnait la Grand-mère, lorsqu’elle ne pouvait plus supporter nos chahuts bruyants et nos gambades intempestives, et alors nos petites pattes salies de nos jeux poussiéreux étaient vite rincées à l’eau froide !
Des trois livres existant à l’époque dans la maison, c’était évidemment notre préféré, que nous sachions lire ou pas, à nous enfants un peu farouches et campagnards qui poussions avec bonheur et liberté dans un espace immense, entourés d’arbres et de ruisseaux, d’un village excentré, et d’une école à classe unique.
Nous étions souvent dehors hors scolarité, mais au cœur de l’hiver ou le soir, tous installés dans le même lit, à l’aise et au chaud sous la plume, nous jouions au DICTIONNAIRE.
…Nos jeux avec ce livre fantastique s’apprirent au fil du temps, ils se différencièrent petit à petit, devinrent de plus en plus élaborés car nous les peaufinions en prenant de l’âge ; je les ai transmis à mes enfants, étant l’heureuse détentrice de ce vieux trésor qui ne passionnait guère une fois adultes les deux autres compagnons, et qui préférèrent l’une des casseroles, l’autre une culotte de velours côtelé du vieillard. Chacun a placé sur les vétustes objets l’attrait affectif qu’il y portait, la grande est devenue enseignante amoureuse d’art culinaire, le garçon un adulte accompli qui s’occupe avec efficacité et chaleur de SDF, et je continue à effeuiller les pages de la vie et lire et écrire… et surtout rêver…
…Je n’affectionne guère les dictionnaires nouveaux sans images, ou alors trop brillants, trop nets, trop directs. Ces « dicos » là sont fonctionnels, utiles, efficaces. J’en ai souvent besoin. Mais il est impossible de « jouer » avec eux, de les chérir de la même manière.
…Mes deux enfants s’en sont amusés autant que nous trois avions pu le faire il y a un tout petit peu moins de cinquante ans…
Je ne sais encore à présent, qui voit avec tendresse se profiler le nouveau profil de grand-maman à mon tour, ni me lasser de tourner les vieilles pages flétries à l’odeur ancienne, pour y découvrir de nouveaux mots et de nouvelles images et m’étonner de leur passage stoïque dans le temps, ni me priver du plaisir partagé que nous éprouvons ensemble à deviner les curieuses reproductions en noir et blanc d’objets souvent devenus anachroniques.
C’est la caresse d’une enfance inoubliable liée par ce livre (entre autres) à celles très modernes de ma fille et de mon fils.
Nous ne savions pas, enfants, que nous jouions aux « savants », mais nous l’étions déjà puisque nous avions en nous l’essentiel : l’amour des mots et de l’évasion...
*catin : nom que l’on donnait dans mon village natal à nos poupées de chiffon ; ce n’était pas péjoratif. Leurs visages étaient très bien brodés, leurs cheveux de fils étaient toujours en chignons ou en nattes, leurs vêtements cousus à petits points soignés. Elles traversaient au moins deux générations.
LES JEUX DU DICTIONNAIRE :
1) Deviner les mots dessinés :
Dans les anciens dictionnaires, chaque nouvelle lettre commençait avec une demie page dessinée d’une scène ne contenant que des objets ou symboles dont les initiales était justement cette lettre.
Il nous fallait en reconnaître -ou deviner- un maximum de mots lui correspondant ; chercher leur fonction ou utilisation, parfois leur provenance. Ce n’était pas forcément facile de retrouver leur définition lorsque nous ne savions les nommer !
En général, les mots dessinés sur la page de présentation de la lettre étaient reproduits par la suite au côté de sa définition, mais pas toujours.
Certains mots ou ustensiles me sont encore inconnus aujourd’hui. Peut-être n’existent-ils plus, ou ont-ils été remplacés, le langage évolue.
Exemple :
F, comme FORUM !
2) Définir les mots :
C’est un jeu connu des lycéens et étudiants, en tout cas dans les années 70. Il fallait avoir un dictionnaire et être au moins cinq pour s’amuser vraiment, et quelques heures de «cours ennuyeux » se sont égayées des fous rires contenus à la lecture de nos discrets petits papiers ! (hé hé les Profs !)
Nous découpions des pages blanches en morceaux identiques ; le maître du jeu (chacun son tour) trouvait un mot généralement incongru dans le dictionnaire et inscrivait sa véritable définition sur son papier, tandis que les autres inscrivaient sur le leur ce qu’ils en interprétaient, et ceci dans le plus pur « style dico ! »
Exemple :
GALIPOTER : cinq définition, à vous de choisir la bonne !
a) v.t. enduire de galipot.
b) v.t. faire des cabrioles, culbuter.
c) v.t. organiser une fête. Québec.
d) v.t. action qui consiste à ourler légèrement par pliage un jupon de tulle. (ancien)
e) v.t. (du grec, galac, lait) action qui consiste à mettre en égouttoir un fromage frais. (ancien)
Il fallait évidemment trouver la bonne définition, en ce cas nous avions cinq points, tout comme le Maître des jeux si personne n’avait choisi la sienne (authentique celle-là), et les personnes qui avaient voté pour votre définition vous en donnaient deux.
3) Le mot du hasard :
Là c’était plus simple, en ouvrant le livre au hasard, nous devions choisir un mot, puis pour chacune de ses lettres tâcher de le définir le plus rapidement possible, genre acrostiche. (Nous ne connaissions pas ce mot à l’époque.)
Exemple :
LAMPE : Lumière Apprivoisée Mais Parfois Éteinte.
…Un mot pouvait nous tenir éveillé ou en haleine durant pas mal de temps !
…Il y eut bien sûr d’autres jeux avec ce livre merveilleux, avec les suffixes, les abréviations, la phonétique etc. mais ces trois là furent nos préférés, de l’enfance à l’adolescence, et encore à présent il nous prend l’envie irrésistible de nous installer autour d’une table avec notre bon Dico actuel !
En revenant au contexte de l'époque, comment ne pas comprendre notre amour des mots à tous les trois!
S, comme SOURIRE! Et bon amusement :)










